Octobre - Décembre 2026 - Bienvenue sur le site du Quatrième Groupe
Altérations psychanalytiques ?
« Tu viens de vivre l'été le plus frais du reste de ta vie » : cette phrase, reprise par des milliers d'adolescents à l'adresse de leurs parents dans la désormais triste banalité des étés de touffeur et de suffocation, dit quelque chose du vacillement des temporalités et des réalités auquel aucun psychanalyste ne saurait rester insensible. Que la dimension prédictive des imaginaires de science-fiction résiste à tout critère d'objectivation et de scientificité n'empêche pas un trouble : de 1984 d'Orwell au Soleil vert de Fleischer en passant par 2001, l'Odyssée de l'espace de Kubrick, nous avons l'impression d'y être de plain-pied — voire d'assister, sidérés, à une collusion entre science et fiction qui nous arrive comme une forme obsédante d' « hypermnésie du futur »1. À l'heure des récits post-apocalyptiques, sur quel(s) imaginaire(s) pouvons-nous aujourd’hui, collectivement, faire fond ? De tels enjeux engagent-ils la cure analytique et si oui, comment ?
C'est tout le mérite du Quatrième Groupe que de proposer d'articuler monade individuelle et imaginaire social-historique2, et d'insister sur l'importance des processus d'historisation dans ces deux dimensions. Quels sont les défis et les modalités du travail psychique dans un monde où la guerre se généralise, où la falsification de l'intime et la précarisation des identifications se rejoignent dans un même processus de déréalisation — dans un monde qui semble solliciter toujours davantage les zones archaïques de la psyché ? C'est précisément ce dont les participants du colloque international de Cerisy, La psychanalyse altérée ? Écouter, transformer, transmettre, aujourd'hui, ont pu prendre la mesure en cette fin d'été. Le remarquable travail d'historienne d'Anouche Kunth sur les exilés arméniens au lendemain du génocide, y a montré à quelles conditions de simples certificats administratifs se mettent parfois à faire signe : comment des traces d'un indicible « au bord de l'effacement »3 deviennent des lucioles (G. Didi-Huberman), pour peu que le chercheur sache faire l’obscurité autour de lui. C'est peut-être là ce que peut la cure analytique : faire la nuit, pour qu'y affleurent, comme des lucioles, les traces d'une psyché prise dans la clarté aveuglante et déréalisante du monde contemporain.
Nous nous demandions déjà, dans ce même espace éditorial, à l'automne dernier, quel(s) rapport(s) la psychanalyse entretenait avec les champs socio-historiques et politiques, et sur quels critères fonder ce rapport. À cette interrogation, l'ouvrage posthume de Gerassimos Stephanatos, Repenser la psyché, apporte de précieux éléments de réponse, en s'appuyant magistralement sur la pensée de Cornelius Castoriadis — L'Institution imaginaire de la société — et de Piera Aulagnier — La violence de l'interprétation4. Ainsi, l'auteur nous rappelle-t-il opportunément que « la socialisation de la psyché est indissociablement l'histoire conflictuelle d'une psychogenèse et d'une sociogenèse, leur aboutissement commun étant l'émergence de l'individu social comme coexistence, toujours impossible et toujours réalisée, d'un monde privé, singulier (kosmos idios) et d'un monde public, commun et partagé (kosmos koinos). Tout au long de cette double histoire, la relation à l'autre et aux autres impose à la monade psychique une succession de ruptures violentes, expression d'une violence primaire autant que nécessaire pour Aulagnier »5. Dans quelle mesure la fragilisation du contrat narcissique (P. Aulagnier) — cette promesse réciproque par laquelle le groupe assigne au sujet une place et un sens en échange de sa contribution au patrimoine commun — participe-t-elle de la précarisation des identifications évoquée plus haut, au point de nous rendre semblables à des « ermites de masse » (G. Anders), renvoyés à une solitude paradoxale, cernée par la masse et pourtant sans appui ?
La psychanalyse ne saurait se maintenir vivante en se coupant du monde, ni dans une transmission qui ferait l'économie de sa réinstitution. Encore faut-il s'entendre sur ce qui, dans cette réinstitution, relève du travail de culture et non du seul travail de civilisation — pour reprendre la distinction proposée par Nathalie Zaltzman à partir du terme freudien de Kulturarbeit : là où le travail de civilisation assure la transmission, au niveau individuel, des transformations et des idéaux collectifs, des significations sociales imaginaires établies, le travail de culture désigne ce processus intrapsychique par lequel le sujet parvient à rendre partiellement pensable, investissable, ce qui, en lui, relève de l'auto-destructivité et de la barbarie. C'est cette capacité-là — non la simple adaptation aux normes sociales — que les crises contemporaines viennent aujourd'hui interroger dans la dimension clinique et politique de la cure.
Ce travail d'(h)altération, le Quatrième Groupe entend le poursuivre concrètement cet automne : le 17 octobre à Paris, Georges Gaillard interrogera la place de l'archaïque dans la clinique des groupes et des institutions ; le 21 novembre, une après-midi d'hommage sera consacrée à Jacques Touzé et à son legs sur les premières constructions psychiques ; le 12 décembre enfin, à Lyon, une journée d’étude sera dédiée à La psychanalyse à contre-courant. Autant d'occasions de faire, ensemble, un peu de cette nuit nécessaire.
1 Formule que nous empruntons à David Chaouat.
2 Dosse, F. (2020). L'empreinte castoriadienne dans la fondation du Quatrième Groupe. Dans Destin d'un idéal (Actes 9). INPRESS.
3 Kunth, A. (2023). Au bord de l'effacement : Sur les pas d'exilés arméniens dans l'entre-deux-guerres. La Découverte.
4 Castoriadis, C. (1975). L'institution imaginaire de la société. Seuil. et Aulagnier, P. (1975). La violence de l'interprétation : Du pictogramme à l'énoncé. PUF.
5 Stephanatos, G. (2026). Repenser la psyché, se construire, se détruire. Ithaque.
